MODERNITES

COLLECTION DENIS VARENE:

REGARDS CROISES SUR LES MODERNITES AFRICAINES

MODERNITES

COLLECTION DENIS VARÈNE : REGARDS CROISÉS SUR LES MODERNITÉS AFRICAINES 

10 Février 2026

BARON REVERDITO, Hôtel Drouot

L’étude Baron Reverdito a dispersé aux enchères le 10 février dernier,  une collection unique constituée sur plus de quarante ans. Rassemblée par Denis Varène, ancien professeur au Centre Culturel Français de Casablanca, cette collection témoigne d'une vision précoce et érudite des modernités africaines entre 1950 et 1990. Une vision panafricaine exceptionnelle mise aux enchère.

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REGARDS CROISES SUR LES MODERNITES/ UNE VISION PANAFRICAINE

En 1982, quand Denis Varène rejoint le Centre Culturel Français de Casablanca comme jeune professeur d'Histoire, une mutation artistique majeure s'opère en Afrique. Les derniers orientalistes français et africanistes belges qu'il collectionne témoignent d'un monde finissant, tandis qu'émergent simultanément les modernités africaines.

La collection Denis Varène documente précisément cette période charnière : elle met en dialogue les derniers regards européens sur l'Afrique avec l'affirmation des langages plastiques africains contemporains. Du Congo des années 1950 aux gravures d'Oshogbo, de l'École de Dakar aux recherches maghrébines, elle révèle une vision panafricaine qui transcende les frontières géographiques et les héritages coloniaux.

Cette approche n'est pas le fruit du hasard, mais d'une conviction : celle que les créations africaines contemporaines participent pleinement de l'histoire universelle de l'art. Dès les années 1980, depuis son poste d'observation privilégié, Denis Varène pressentait que ces artistes forgeraient les avant-gardes de demain.

Trente ans avant que les institutions muséales internationales n'entreprennent leur travail de réévaluation historique, cette collection identifiait déjà ces maîtres méconnus du grand public. Elle anticipait leur reconnaissance institutionnelle aujourd'hui en cours au Centre Pompidou, à la Tate Modern ou au MoMA.

Aujourd'hui, alors que l'art africain moderne et contemporain connaît une réévaluation historique majeure, cette collection offre l'opportunité rare d'acquérir des œuvres à forte valeur documentaire et esthétique, témoins d'un moment fondateur de l'art africain moderne.

L'ÉCOLE D'OSHOGBO : QUAND L'AFRIQUE RÉINVENTE LA GRAVURE

Dans la effervescence du Nigeria indépendant, une révolution artistique silencieuse s'opère à Oshogbo. Autour de Susanne Wenger, devenue Adunni Olorisha après son initiation yoruba, et des époux Ulli et Georgina Beier, se cristallise un laboratoire créatif unique où jeunes Nigérians et mentors européens réinventent les codes de l'art moderne africain.

L'originalité du mouvement tient à sa maîtrise exceptionnelle des techniques de gravure. Loin des poncifs sur un art africain limité aux arts "premiers", ces artistes s'approprient l'arsenal technique occidental - eau-forte, linogravure, aquatinte, monogravure - pour traduire la complexité de la cosmogonie yoruba. De Twins Seven-Seven gravant ses mythologies lors de résidences américaines à Muraina Oyelami développant ses eaux-fortes colorées dans les ateliers de Ru van Rossem, chaque créateur forge une syntaxe plastique personnelle tout en participant d'une esthétique collective reconnaissable.

La période 1960-1980 constitue l'âge d'or de cette production. 

Tijani Mayakiri révolutionne la monogravure avec ses "formes sombres aux lignes blanches", tandis qu'Adeniji Adeyemi, représentant de la seconde génération, perpétue l'excellence technique des pionniers. Ces estampes, véritables manifestes d'une modernité africaine assumée, circulent alors dans les réseaux internationaux.

Ces œuvres multiples de maîtres reconnus - Twins Seven-Seven fut Artiste UNESCO pour la Paix - permettent aujourd'hui d'accéder à un chapitre fondateur de l'art contemporain africain. Véritables portes d'entrée vers l'univers d'artistes désormais présents dans les plus grandes collections internationales, elles offrent une accessibilité remarquable pour des créations d'une telle importance historique.

Susanne Wenger dite Adunni Olorisha (1915 – 2009), - Lot 150

Résultat 5 850 €

Bela Sara (1920-1968, Congo) - Lot 135

Résultat 910 €

GEORGRAPHIE ARTISTIQUE DU CONGO BELGE (1946-1972)

Deux pôles structurent la création picturale au Congo belge : Elisabethville et Léopoldville fonctionnent comme des laboratoires où s'inventent de nouvelles modalités de production artistique.

L'Atelier du Hangar, créé en 1946 par Pierre-Romain Desfossés à Elisabethville, inaugure un modèle pédagogique qui essaime rapidement. Bela Sara, Pili Pili Mulongoy, Mwenze Kibwanga y développent leurs premières recherches plastiques. Après la mort de Desfossés en 1954, l'Académie des Beaux-Arts de Laurent Moonens (1951) reprend ces artistes dans sa "section D", assurant la continuité de cet accompagnement.

À Léopoldville, l'École du Stanley Pool (1948-1951), également dirigée par Moonens avant son départ pour Elisabethville, forme une génération d'artistes comme Mongita et Domanuel. Parallèlement émerge l'atelier de Maurice Alhadeff, entrepreneur disposant d'un stock de 33 000 toiles qui met en place un circuit de production hebdomadaire. Ce mécénat commercial permet à Bela Sara et Thango de développer paradoxalement leur langage le plus accompli.

Cette vente a été l'opportunité exceptionnelle d'acquérir des œuvres des années 1950 de Bela Sara, Pili Pili Mulongoy et Mode Muntu, parmi les toutes premières sorties de l'Atelier du Hangar. Ces témoignages rares de l'émergence d'un nouveau langage plastique seront accompagnés de livres d'époque remarquables, dont des éditions originales de Pierre-Romain Desfossés et Bela Sara, documentant cette période fondatrice de l'art moderne congolais.

L'ÉCOLE DE DAKAR : LABORATOIRE DE LA NEGRITUDE SENGHORIENNE

L'École de Dakar naît directement de la vision politique de Léopold Sédar Senghor, qui fait de la culture le pilier de sa stratégie d'affirmation nationale post-coloniale. Dès 1960, Senghor impulse une révolution culturelle sans précédent en Afrique : création de l'École des Beaux-Arts de Dakar, du Musée Dynamique, du Festival Mondial des Arts Nègres (1966)... Cette infrastructure culturelle ambitieuse vise à démontrer que l'indépendance politique doit s'accompagner d'une souveraineté esthétique.

Cette politique s'accompagne d'outils de pouvoir stratégiques, notamment la création des Manufactures Sénégalaises des Arts Décoratifs de Thiès en 1966. Ces manufactures permettent à la fois de valoriser l'artisanat local sur les marchés internationaux et de maintenir les liens culturels avec l'ancienne métropole, tout en affirmant une identité sénégalaise moderne.

Les œuvres de Goudiaby, Diouf, Seck et leurs contemporains s'épanouissent dans ce contexte d'émulation étatique. Le fameux "retour aux sources" prôné par Senghor trouve sa traduction plastique dans l'exploitation du sous-verre, de la tapisserie, du sable coloré. 

Pierre Lods, paradoxalement pédagogue français, devient l'instrument de cette "décolonisation" artistique - ironie historique révélatrice des contradictions du projet senghorien.

Mais cette ambition trouve ses limites dans l'instrumentalisation de la création. El Hadji Sy, formé dans ce système mais animé d'un esprit rebelle, fonde avec Issa Samb le laboratoire Agit'Art dans les années 1970, proposant une alternative critique au modèle officiel.

L'héritage de cette politique perdure et se renouvelle : d'abord contesté par Agit'Art, puis institutionnalisé avec la création de la Biennale de Dakar (Dak'Art) en 1992, qui interroge aujourd'hui encore les enjeux de la création contemporaine africaine. De nombreux universitaires se sont emparés de ces questions, et la période post-indépendance au Sénégal trouve enfin la place institutionnelle qu'elle mérite dans l'historiographie de l'art moderne et contemporain.

Boubacar Goudiaby (né en 1946) – Sénégal - Lot 158

Résultat 7 150 €

Théodore Diouf (né en 1949, Sénégal) - Lot 159

Résultat 10 400 €

THEODORE DIOUF, "COMPOSITION" : L'INVENTION D’UNE MODERNITE TEXTILE AFRICAINE

Cette tapisserie intitulée "Composition" s'inscrit dans l'extraordinaire aventure des Manufactures Sénégalaises des Arts Décoratifs (MSAD) de Thiès, que l'historienne Elizabeth Harney considère comme "les étendards de l'École de Dakar". Théodore Diouf, pur produit de cette École de Dakar formé de 1969 à 1971 sous Pierre Lods et Iba Ndiaye, incarne parfaitement cette génération d'artistes qui contribua activement à la promotion internationale de l'art sénégalais dans le cadre des politiques culturelles de Senghor.

Selon le processus collaboratif sophistiqué mis en place dès 1966, Diouf conçoit le dessin original qui sera ensuite transposé par un cartonnier sur carton aux dimensions réelles, avant d'être tissé en basse lice par les artisans formés selon la technique française importée d'Aubusson. Cette chaîne de production, véritable transfert de technologie entre la France et le Sénégal, témoigne de la vision stratégique de Senghor qui fit des MSAD un instrument de sa diplomatie culturelle.

Comme le souligne Coline Desportes, spécialiste des Manufactures sénégalaises de Thiès, "la technique fut importée, mais elle fut surtout adaptée, réinvestie et réinventée". Les grands aplats bleus sur fond clair de "Composition" révèlent cette adaptation : Diouf parvient à créer une tension dramatique saisissante par la seule économie chromatique, la matière tissée conférant une présence tactile qui transcende le graphisme initial.

L'épure remarquable de cette œuvre s'inscrit dans ce que Senghor appelait le "métissage" des cultures. Contrairement aux productions plus narratives de ses contemporains, Diouf privilégie une abstraction contemplative qui emprunte autant à la tapisserie française des années 1950-60 qu'à une spiritualité afrocentrique. Figure rare de cette génération aujourd'hui disparue, Théodore Diouf demeure l'un des derniers témoins vivants de cette époque fondatrice.

La rareté de cette pièce prend un relief particulier à l'heure où le Metropolitan Museum vient d'acquérir un ensemble de tapisseries de Thiès, confirmant la reconnaissance institutionnelle internationale de ces collaborations entre artistes concepteurs et artisans tisseurs. Cette "Composition" constitue donc un témoignage précieux de ce moment unique où, pour reprendre les mots de Coline Desportes, "il s'agissait, par les arts, d'accompagner la création de cette nation nouvelle".

MODERNITES MEDITERRANEENNES : QUATRE MAITRES DE L’ABSTRACTION EN ALGERIE

Cette sélection réunit quatre figures majeures de l'art moderne méditerranéen dont les parcours illustrent les dynamiques artistiques de l'époque.

L'installation parisienne de trois maîtres algériens - Guermaz, Aksouh et Benanteur - leur permet de développer leurs recherches avant de devenir des figures centrales de l'art moderne algérien. Guermaz invente une gestuelle unique mêlant tradition calligraphique et expressionnisme. Aksouh et Benanteur, cofondateurs du mouvement Aouchem (1967), révolutionnent l'art algérien en créant une synthèse originale entre abstraction contemporaine et esthétiques nord-africaines.

Cette génération trouve un précurseur en Jean Michel Atlan, né à Constantine, qui s'était imposé dès les années 1940-50 comme l'un des pionniers de l'abstraction lyrique française. Son vocabulaire de signes archaïques et sa force expressive ouvrent la voie à une modernité méditerranéenne qui influence durablement les recherches de ses cadets maghrébins.

Ces œuvres sur papier révèlent l'intimité de leurs recherches : expérimentations chromatiques, explorations gestuelles, quête d'un langage plastique personnel. Elles témoignent d'un moment d'intense créativité où se forgent de nouveaux codes esthétiques.

Images de césure

  1. Mayemba Ma Kakasa (1946, Congo) - Lot 148. Résultat 2 470 €

  2. Amadou Seck (né en1950, Sénégal) - Lot 160. Résultat 2 340 €

  3. Fatma Mahiedine dit Baya - Lot 168. Invitation de la Galerie Maeght à Paris 21 novembre 1947. Résultat 195 €

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