DANS L’ATELIER DE …
MARIE BOVO
ENTRE-NOUS
Dans l’atelier de Marie Bovo
Visite d'atelier
Marseille, 1er septembre 2026
Texte et photographies d'atelier : Charlotte Lidon
En collaboration avec Atlantic Art Space, Ouidah (Bénin)
À l'occasion de l'exposition Le ciel jusqu'aux racines, 5 septembre – 31 octobre 2026
Marseille, le 1er septembre 2026. 10h30.
Le ciel est bleu azur. Le soleil est haut et il fait déjà chaud.
J'emprunte les escaliers qui mènent à l'atelier de Marie Bovo.
Elle m'accueille avec un grand sourire, chaleureux et bienveillant. Nous nous rencontrons pour la première fois.
Je pénètre dans l'atelier, baigné de lumière par deux grandes fenêtres. Une table de travail, des encres, quelques papiers. Elle m'explique que les œuvres sur lesquelles elle travaillait viennent de partir à Ouidah, au Bénin, laissant le vide derrière elles, et quelques traces de leur passage. Nous y reviendrons.
Marie me propose un café. Nous descendons chez elle, traversons le salon et rejoignons le jardin. Il fait doux et je laisse mon regard vagabonder vers ce mur bleu délavé qui attire mon attention, comme si le lieu, à son tour, portait la trace de ceux qui l'habitent.
Partout, des traces du temps écoulé, où les couches successives se dévoilent à qui sait les voir, un écho au travail de Marie que je commence tout juste à comprendre.
Nous échangeons. Ses racines espagnoles, son éducation à la fois religieuse et païenne, le voyage d'abord vers l'Italie, puis vers la France et Marseille, où elle a étudié et fini par s'établir. Les arts plastiques, l'histoire de l'art, la couleur or et sa symbolique, son lien avec le sacré. Le voyage, toujours. Elle revient d'Arménie. La discussion est lancée.
« Inspiration Bénin, au cœur des mondes africains »
Et le Bénin dans tout ça. Marie raconte, généreuse.
Marie ne peut faire autrement qu'aller au cœur des choses. C'est son mode opératoire. Celui de la pose longue, que nécessite l'outil qu'elle a choisi; Celui de la chambre photographique.
Lors de sa résidence, Marie projette de photographier l'invisible. Non pas une figure de style, mais une expérience physique, m'explique-t-elle : "la nuit est le moment où la vision s'arrête, où l'on franchit un seuil, et c'est précisément dans cette cécité que la question du visible resurgit d'elle-même".
C'est dans les forêts sacrées du Bénin, habitées par le vodun, qu'elle choisit d'éprouver cette idée. Interdites aux femmes et aux non-initiés, elle n'y entrera pas. Elle en visitera et photographiera trois autres : Denses, riches de vie. La forêt sacrée de Kpassé à Ouidah. La forêt relique de Niaouli, à Allada, qui est aussi une réserve naturelle étudiée par les scientifiques. La forêt inondée de Lokoli, à Zogbodomey.
La première nuit dans la forêt relique, des funérailles ont lieu tout près. Perchés avec ses deux compagnons, guide et assistant, la chambre hissée jusqu'aux plateformes de la canopée, ils écoutent ce qu'ils ne peuvent pas voir. Un orage éclate. Alors que l'orage gronde, l'équipe ne sait plus s'il faut craindre les esprits ou la foudre, qui menace bel et bien. Il faut protéger la chambre, protéger les hommes surtout. Descendre des arbres, vite, sans se blesser. Le temps de descendre, personne ne sait plus vraiment quoi penser du signe que la forêt vient de leur envoyer. Ont-ils enfreint un code sacré ? Puis l'orage passe. Tout le monde est sain et sauf. Une nouvelle lecture de leur mésaventure s'impose alors : plutôt qu'une punition, les esprits leur auraient accordé l'autorisation de continuer leur périple.
Après la canopée, Marie tente d'emmener sa chambre photographique en pirogue, cette fois, dans la mangrove de Lokoli. Mais l'embarcation est instable et Marie mesure très vite les risques démesurés qu'elle prend. Elle opte pour un matériel plus léger lui permettant d'enchaîner les repérages, au crépuscule et à l'aube, quand la lumière est sensiblement la même. "Entre chien et loup", me souffle-t-elle. Elle cadre, trouve les lieux qui lui parlent, et qui, espère-t-elle, lui dévoileront leurs secrets une fois la nuit tombée, à la faveur de la chambre.
Car ce procédé photographique laisse tout au hasard. Capturées en pleine nuit, ce sont les repérages, seuls, qui permettent à Marie de mettre en place son appareil.
Je demande à voir la chambre photographique, elle qui la suit partout et ne passe pas inaperçue. Montée sur un trépied, elle est aussi grande que moi, près d'un mètre soixante-dix, imposante avec son soufflet, sa plaque et son objectif, comme venue d'un autre temps. Marie m'explique comment fonctionne l'appareil, l'image inversée, le travail "à l'aveugle" qu'elle exécute en pleine nuit, quand déjà, en plein jour, ce que je regarde à travers son objectif reste diffus.
Retour à l'atelier où Marie me montre le matériel qui rend chacun de ses tirages unique. Sur la table de travail, des dizaines de feuilles de test à l'encre Sennelier, chaque teinte essayée puis ajustée avant de trouver sa place sur l'œuvre définitive.
J'y découvre quelques épreuves non finalisées et je comprends, enfin, le travail de superposition. Je vois les photographies avant son intervention et suis saisie par leur netteté, par cette profondeur de champ propre à la prise de vue à la chambre.
Puis les mêmes images, envahies peu à peu par l'encre. Toutes portent le même titre, Illumination, comme si chacune n'attendait que ça, être éclairée depuis l'intérieur. Le vert y domine, dense, presque toujours doublé d'une eau qui reflète la canopée, mais parfois la forêt s'efface pour céder la place à un fond d'or, réminiscence du sacré, qui sublime les œuvres.
Mais le temps a passé trop vite et il est déjà temps de partir.
Nous nous promettons de nous revoir bientôt, à l'occasion d'un prochain séjour à Marseille.
Je quitte l’atelier. Le ciel est toujours bleu. Moi, je repars vers ailleurs. Une image apparaît, une autre s'efface, sans qu'on sache jamais laquelle restera. Marie Bovo travaille déjà sur ses nouveaux projets.
L'exposition, elle, a ouvert chez Atlantic, à Ouidah, au Bénin.
Le ciel jusqu'aux racines, 5 septembre – 31 octobre 2026
Œuvres : © Marie Bovo, courtesy Atlantic Art Space
À lire aussi : Le questionnaire de Marie Bovo