LE QUESTIONNAIRE DE PROUST, ET PAS QUE…
MARIE BOVO
ENTRE-NOUS
Le questionnaire de Proust , et pas que…
Réponses écrites de Marie Bovo
Visite d'atelier
Marseille, 1er septembre 2026
En collaboration avec Atlantic Art Space, Ouidah (Bénin)
À l'occasion de l'exposition Le ciel jusqu'aux racines, 5 septembre – 31 octobre 2026
LE QUESTIONNAIRE DE PROUST, VARIATIONS …
1.Quel trait de votre caractère ressort le plus quand vous êtes ici, dans votre atelier ?
MB: Prendre mes désirs pour des réalités.
2. Depuis combien de temps occupez-vous cet atelier ? Vous y sentez-vous bien ?
MB: J’ai oublié. Quinze ans peut-être. Je peux y jouir de la misanthropie et quand cela ne me suffit pas j’y ajoute la colère puis la méditation, le jardinage et la peinture.
3. Votre principal défaut, en tant qu'artiste ?
MB: La patiente. Oublier que les questions qui comptent vraiment sont où, quand, comment?!
4. Sur quoi vos yeux se posent-ils, dans votre atelier, quand vous cherchez vos mots ?
MB: J’ai besoin d’une certaine qualité de silence. À mes yeux les fenêtres sont des rectangles de lumière…
5. Votre occupation préférée en dehors de l'atelier ?
MB: J’adore balayer dans le jardin le matin. De par ma nature intime, je peux « psychoter » à mon aise. Après il y a l’espace et le rire.
6. Votre idée du bonheur créatif ?
MB: Une cascade. Cela ressemble un peu à de l’incontinence.
7. Votre idée du malheur (en atelier, en exposition, dans la carrière) ?
MB: Les visiteurs qui se pressent par milliers dans une exposition. Que vont-ils voir? Je serais curieuse de l’apprendre.
8. Quand vous êtes dans votre atelier, quel geste faites-vous sans y penser, que vous ne feriez pas ailleurs ?
MB: L’atelier se déplace. Cela peut-être une forêt la nuit, une portion de rivage, un carré de ciel, il n’y a pas de geste associé. Plutôt une aptitude à jouer. Le tout pour le tout.
9. Comment aimeriez-vous qu'on parle de votre travail dans cinquante ans ?
MB: Comme des Barricades Mystérieuses. Je n’ai pas d’indications à donner.
10. Votre devise, ou la phrase qui revient le plus souvent en atelier ?
MB: Je suis silencieuse. Il y a quand même un mot qui revient souvent, Mystique. C’est que s’appelle le chat qui me suit partout.
« ET PAS QUE », MARIE BOVO
11. La pose longue vous oblige à attendre sans savoir ce que la lumière va décider. Qu'est-ce que cette attente vous a appris sur vous ?
MB: Le temps lent. La langueur qui comme une main te pousse vers la terre.
12. Vous photographiez souvent des espaces de seuil, ce moment où l'on ne sait plus si le jour s'en va ou si la nuit arrive, une porte qui va se refermer. Qu'est-ce qui vous attire dans ce qui est sur le point de disparaître plutôt que dans ce qui est déjà là ?
MB: Je ne sais pas. Peut-être un goût profond de la disparition que nous sommes quelques unes et quelques uns à partager. L’oubli. Recueillir ce qu’on oublie. Disposer de l’inoubliable.
13. Quel bruit, dans cet atelier, reconnaîtriez-vous les yeux fermés ?
MB: Le cri des goélands et le clic-clac de l’obturateur de la chambre photographique lorsqu’il se referme.
14. Vous êtes née en Espagne, vous vivez à Marseille, vous avez photographié Alger et maintenant le Bénin. Le déplacement est-il pour vous une condition de travail ou un sujet en soi ?
MB: C’est d’abord un état de fait qui s’est inscrit très tôt dans ma vie. J’avais les dents blanches et les cheveux bleus, mais je n’avais pas d’espace intérieur. L’espace intérieur c’est une grossièreté d’architecte. Je ne peux rien en faire.
15. Dans votre texte Le ciel jusqu’aux racines, la photographie devient, je cite, « un texte muet enluminé par les pigments ». Qu'est-ce que l'image perd dans cette métamorphose, et qu'est-ce qu'elle gagne que la photographie seule ne vous donnait pas ?
MB: J’avais besoin de temps, de salive et d’estomac. La photographie avait donné ce qu’elle avait à donner. Le fantôme. Peindre ces photographies de forêts, de plantes, d’arbres qui m’étaient inconnus, c’était les ramener au Bénin un an plus tard. Les charger d’autres traces, des émotions, des expériences vécues et partagées.
16. Entre la photographie et la peinture, laquelle a été votre toute première pratique artistique, avant de les faire dialoguer comme aujourd'hui ?
MB: La peinture. J’aime la peinture d’un tendre amour. La photographie c’est un exorcisme. Ce sont des images qui me hantent. J’ai donc commencé par la peinture. Mais j’ai également fait et peint des photographies durant mes études, en particulier des polaroids.
17. Il vous a fallu attendre 2003 pour vous dire pleinement artiste. Qu'est-ce qui, dans le regard porté sur votre travail avant cette date, retenait cette reconnaissance, et qu'est-ce qui a changé ?
MB: Je ne sais pas si les choses ont changés radicalement à partir de cette date. Je suppose que c’est souterrain. Ce sont des désirs qui germent, des moments frontaliers où les inhibitions se lèvent. Des rencontres. Des conversations. Ce qui est certain c’est que cela a été long. Avant que de m’autoriser à être artiste.
18. L'utilisation de la couleur or renvoie pour vous au sacré. Dans quel cas précis décidez-vous de l'utiliser ?
MB : Je ne considère pas l’or comme une couleur. C’est un métal, une matière alchimique et précieuse. Dans la peinture occidentale, il est le plus souvent associé au sacré. Il est et signifie un espace sacré relié à la divinité. Au Bénin, les cosmogonies Vaudouns associent aux divinités des couleurs, des éléments comme l’eau ou le feu, des métaux, des formes animales ou végétales. Reprendre la tradition picturale occidentale du fond or pour peindre les photographies des forêts Vaudouns, c’est pour moi signifier le caractère sacré de ces forêts. C’est également puiser dans ma culture, des éléments d’analogies, des points de rencontres avec des espaces forestiers du Bénin, parfois quelques arbres, qui sont en eux-mêmes sacrés. En quelque sorte tisser la part invisible des forêts avec une matière qui a un caractère aveuglant.
19. Dans Le ciel jusqu'aux racines, vous avez écrit sur la peur, le rire, les esprits qui se manifestent, sur la conscience de vous trouver dans un endroit qui vous était en principe interdit. Une fois cette peur passée, qu'est-ce qui change dans la façon dont vous regardez, quand on vous a laissée rester ?
MB: Techniquement, je ne suis jamais entrée dans la partie sacrée des forêts. Je suis toujours restée en lisière de ce périmètre. Seul les initiés ont l’autorisation d’y pénétrer. J’ai donc respecté scrupuleusement l’interdit. D’autant plus que, la lisière est la même forêt qui se poursuit. Il n’y a pas de rupture. Pour revenir à ce qui reste et à la peur. Ce qui reste, c’est ce a été vécu, éprouvé. Avoir peur quand on se retrouve au niveau de la canopée, que l’orage gronde, que les éclairs zèbrent le ciel est un sentiment somme toute rationnel. Mais cette peur rationnelle était relayée par des peurs plus anciennes. Pour Dominique et Armand les deux compagnons béninois qui m’assistaient dans les prises de vues, les esprits de la forêt se déchainaient. Personnellement je pensais à ma grand-mère qui dessinait des croix de sel au sol pour conjurer l’orage. Aujourd’hui, je considère que la peur, ce sentiment vécu et partagé, donnaient consistance à une éthique de la relation au vivant par l’intermédiaire des divinités ou des esprits. La forêt n’était pas un décor mais un lieu vivant.
20. Si vous ne deviez conserver qu'un seul objet de votre atelier, lequel choisiriez-vous, et pourquoi celui-là plutôt qu’un autre ?
MB: J’imagine que je prendrais mes négatifs pour des raisons évidentes bien que cela risque d’être encombrant.